- Dec 31, 2025
Neurofeedback : reprendre le débat, élever les standards
- Brendan Parsons, Ph.D., BCN
- Neurosciences, Neurofeedback
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Le neurofeedback est arrivé à un moment inconfortable mais nécessaire de son histoire. Depuis plus d’une décennie, certains de ses critiques les plus visibles — en particulier Thibault et ses collègues — dominent le récit scientifique public, présentant le neurofeedback comme une intervention méthodologiquement fragile, soutenue principalement par le placebo, l’attente et l’enthousiasme idéologique.
Une grande partie de ces critiques a porté parce que le champ l’a permis. Le neurofeedback s’est développé cliniquement plus vite qu’il n’a mûri scientifiquement et, lorsqu’il a été remis en question, il a trop souvent répondu par la défensive, l’anecdote ou le silence. Ce faisant, il a laissé le micro à des critiques qui, bien que méthodologiquement compétents, ne sont pas praticiens du neurofeedback et en comprennent fréquemment mal les mécanismes fondamentaux.
Cet article plaide pour un changement de posture. Le neurofeedback doit continuer à affronter ses critiques de front — mais il doit aussi devenir son propre critique le plus exigeant. L’objectif n’est ni de balayer le scepticisme, ni de l’ériger en autorité. Il s’agit de reconnaître que les critiques externes ont identifié de réelles faiblesses, tout en admettant qu’elles reposent souvent sur des représentations erronées de ce qu’est réellement le neurofeedback, de la manière dont il est pratiqué et du fonctionnement des interventions basées sur l’apprentissage.
Si le neurofeedback veut progresser, il ne peut pas externaliser son auto-critique à des acteurs extérieurs au champ. Il ne doit pas non plus accorder une autorité disproportionnée à des analyses fondées sur des modèles incomplets de l’apprentissage et de l’autorégulation. La tâche est désormais interne : élever les standards, clarifier les fondamentaux et dépasser des débats qui ne reflètent plus l’état réel de la pratique.
Ce que Thibault et al. ont correctement identifié
Les apports centraux des travaux de Thibault méritent d’être reconnus explicitement.
Premièrement, ils ont contraint le champ à affronter un véritable angle mort méthodologique : des améliorations comportementales peuvent survenir sans changements durables et mesurables de l’EEG au repos ou de l’architecture objective du sommeil. L’étude sur l’insomnie de Schabus, fréquemment citée dans leurs commentaires, a rendu cette tension explicite et inconfortable.
Cependant, la conclusion plus large souvent tirée de ces travaux — selon laquelle les protocoles en double aveugle avec neurofeedback simulé constitueraient le « gold standard » de l’évaluation — est beaucoup moins convaincante. Le neurofeedback, à l’instar de la psychothérapie et d’autres interventions fondées sur l’apprentissage, ne peut être véritablement doublement aveugle sans dénaturer l’intervention elle-même. Les participants ne sont pas des récepteurs passifs d’un ingrédient caché ; ce sont des apprenants actifs engagés dans l’autorégulation, la construction de stratégies et la production de sens.
À cet égard, exiger des protocoles en double aveugle en neurofeedback relève davantage d’une erreur de catégorie que d’une véritable rigueur méthodologique. La recherche en psychothérapie a abandonné depuis longtemps l’illusion du double aveugle, non par facilité, mais parce que l’aveuglement du participant détruit précisément les mécanismes par lesquels le changement opère. Le neurofeedback appartient à cette même classe d’interventions.
La véritable leçon de l’étude de Schabus n’est donc pas que le neurofeedback échoue lorsqu’il est « aveuglé », mais que les critères de jugement, les trajectoires d’apprentissage et le transfert doivent être définis avec beaucoup plus de précision. Des changements comportementaux sans marqueurs neuronaux immédiats ou statiques ne constituent pas une anomalie : ils sont caractéristiques des systèmes d’apprentissage complexes.
Deuxièmement, ces auteurs ont correctement identifié un écosystème de publication vulnérable aux faux positifs. Petits échantillons, analyses flexibles, engagements idéologiques et conflits d’intérêts commerciaux n’étaient pas des problèmes marginaux : ils étaient structurels. À cet égard, leur critique rejoignait des préoccupations plus larges en psychologie et en neurosciences.
Ce que leur analyse a largement ignoré, en revanche, est le problème complémentaire des faux négatifs, en particulier lorsque le neurofeedback est comparé à des conditions dites « simulées ». Le neurofeedback simulé n’est pas un placebo inerte. Il conserve de nombreux ingrédients puissants des interventions basées sur l’apprentissage : attention soutenue, pratique répétée, contingences de feedback, attentes, interaction thérapeutique et cadrage motivationnel. Lorsqu’un tel contrôle actif est traité comme une ligne de base neutre, les effets réels sont facilement dilués, conduisant à une sous-estimation systématique de l’efficacité.
Autrement dit, un champ peut être simultanément vulnérable aux faux positifs et aux faux négatifs. Se focaliser exclusivement sur les premiers, tout en considérant le neurofeedback simulé comme méthodologiquement « pur », produit un paysage probatoire biaisé qui pénalise les interventions complexes précisément parce qu’elles mobilisent des mécanismes d’apprentissage par conception.
Troisièmement, ils ont mis en lumière une vérité longtemps négligée : les attentes, la motivation, l’alliance thérapeutique et l’engagement sont des moteurs puissants du changement clinique. Le neurofeedback, doté d’une forte saillance technologique et délivré au travers de séances répétées et structurées, est particulièrement bien positionné pour mobiliser ces leviers.
Là où la critique échoue, c’est lorsqu’elle interprète cette réalité comme une faiblesse plutôt que comme une force. Utilisés de manière éthique et responsable, ces facteurs ne sont pas des contaminants à éliminer, mais des ingrédients actifs à comprendre, spécifier et optimiser. Des champs entiers — psychothérapie, rééducation, éducation, apprentissage des compétences — reposent sur l’usage principiel de l’attente, de l’alliance et de l’engagement pour produire des changements durables.
Le problème n’est pas que le neurofeedback mobilise ces mécanismes, mais que le champ a trop souvent échoué à expliquer clairement comment et pourquoi il le fait, laissant ainsi la possibilité aux critiques de requalifier les dynamiques d’apprentissage en simples effets placebo. Correctement formulée, la capacité du neurofeedback à exploiter l’attente et l’engagement n’est pas un argument contre sa légitimité, mais une preuve de son adéquation avec la manière dont les systèmes biologiques complexes apprennent et s’adaptent.
Là où la critique externe atteint ses limites
Avant d’aborder les limites conceptuelles, il est nécessaire d’être plus explicite sur une source récurrente de confusion concernant l’autorité. Thibault a lui-même défini à plusieurs reprises sa position comme celle d’« un neuroscientifique cognitif ayant largement passé en revue la littérature sur le neurofeedback EEG ». Cette auto‑description est importante, car elle en délimite aussi les frontières.
Une lecture approfondie de la littérature ne constitue pas une expertise dans une pratique clinique et technique complexe. Le neurofeedback ne se réduit pas à l’extraction de signaux, aux bandes de fréquences ou aux contrastes statistiques ; c’est une intervention fondée sur l’apprentissage, dont l’efficacité dépend de la conception des protocoles, de la dépendance à l’état, de l’individualisation, des compétences du praticien et d’ajustements continus rarement capturés — et encore moins compris — à partir des seules sections « Méthodes » des articles.
Pourtant, les critiques de Thibault procèdent régulièrement comme si la lecture de la littérature suffisait à épuiser ce qu’est le neurofeedback. Depuis cette position, les échecs de protocoles mal spécifiés sont interprétés comme des échecs de principe, et les limites des premiers dispositifs expérimentaux sont élevées au rang d’affirmations ontologiques sur l’autorégulation cérébrale.
Pour le dire sans détour : la familiarité avec les articles d’un domaine ne confère pas la maîtrise de sa pratique. Comme le veut une analogie parlante : regarder toutes les courses de Formule 1 ne fait pas de vous Schumacher. Connaître les règles, les temps au tour et les statistiques n’équivaut pas à être dans le cockpit, à répondre au feedback à pleine vitesse et à prendre des décisions sous contrainte.
Cela n’invalide pas la critique externe — mais cela rend l’autorité de Thibault partielle, provisoire et fréquemment surestimée, en particulier lorsque ses conclusions sont traitées comme des jugements définitifs sur une technique qu’il n’a jamais pratiquée.
Le problème central de l’argument du « neuroplacebo » n’est pas qu’il invoque des mécanismes placebo, mais qu’il les traite comme des points d’arrêt explicatifs plutôt que comme des mécanismes d’apprentissage.
La fausse dichotomie entre effets spécifiques et non spécifiques
Thibault et al. présentent à plusieurs reprises les facteurs liés au placebo comme « non spécifiques », les opposant implicitement à une intervention neuronale purement mécaniste. Cette distinction ne résiste pas à un examen attentif.
L’apprentissage n’est pas spécifique au sens où la liaison pharmacologique est spécifique. Le conditionnement opérant, l’apprentissage par renforcement et l’inférence active sont intrinsèquement contextuels, sensibles aux attentes et dépendants du sens. En rééducation motrice, en psychothérapie, en thérapie d’exposition ou dans l’acquisition de compétences, on ne rejette pas une intervention parce que l’attente et l’engagement contribuent aux résultats ; on conçoit l’intervention autour de ces facteurs.
À ce titre, qualifier le neurofeedback de « super‑placebo » n’est pas une disqualification. C’est reconnaître qu’il fonctionne comme un environnement d’apprentissage à forte saillance.
Le neurofeedback simulé n’est pas inerte
Une autre erreur conceptuelle réside dans l’interprétation des protocoles contrôlés par placebo simulé. Le neurofeedback simulé est souvent traité comme une ligne de base neutre, alors qu’il constitue en réalité un contexte d’entraînement riche : attention soutenue, tentatives répétées d’autorégulation, contingences de feedback, interaction thérapeutique et cadrage motivationnel demeurent pleinement présents.
Le fait que le neurofeedback simulé et le neurofeedback réel produisent parfois des améliorations comportementales similaires ne démontre pas l’absence d’apprentissage. Cela montre que l’apprentissage n’est pas exclusivement lié à une modulation fréquentielle étroite lorsque les protocoles sont mal appariés.
Un modèle appauvri de l’apprentissage en neurofeedback
De manière implicite, la critique suppose qu’un neurofeedback « réussi » devrait produire un contrôle rapide, linéaire et consciemment accessible de métriques EEG prédéfinies. Les modèles contemporains de l’apprentissage ne soutiennent nullement cette attente.
L’autorégulation neuronale est :
dépendante de l’état,
non linéaire,
hautement individuelle,
sensible à l’arousal, à la structure de la récompense et au sens de la tâche.
L’échec à réguler un signal prédéfini dans des conditions génériques en dit bien plus sur la conception du protocole que sur la capacité du cerveau à apprendre.
Ce qui a changé depuis la critique
L’une des limites les plus souvent négligées du corpus de Thibault est son ancrage temporel. La critique vise une forme de neurofeedback que de nombreux praticiens ne défendent plus aujourd’hui.
La recherche contemporaine en neurofeedback met de plus en plus l’accent sur :
l’individualisation des protocoles plutôt que des cibles fréquentielles universelles,
des modèles d’apprentissage fondés sur le renforcement et l’inférence active,
des feedbacks multimodaux intégrant l’arousal, l’attention et les marqueurs d’engagement,
et la reconnaissance explicite des non‑répondeurs comme un problème de conception plutôt que comme une nuisance statistique.
Autrement dit, nombre des échecs mis en évidence par Thibault et al. ont déjà été intégrés — parfois implicitement, parfois de manière inconfortable, mais indéniablement — par le champ.
Repenser le neurofeedback : du contrôle du signal à l’acquisition de compétences
Si le neurofeedback est compris non comme un outil de micro‑gestion neuronale directe, mais comme un environnement structuré d’apprentissage de l’autorégulation cerveau‑corps, une grande partie de la controverse s’évanouit.
Dans cette perspective :
l’attente n’est pas un facteur de confusion ; c’est un a priori d’apprentissage,
l’engagement n’est pas du bruit ; c’est la saillance de la tâche,
l’interaction thérapeutique n’est pas une contamination ; c’est un échafaudage.
Le véritable défi scientifique n’est pas d’éliminer ces facteurs, mais de préciser comment ils interagissent avec les contraintes neuronales pour produire des changements durables.
Cette relecture n’excuse pas les mauvaises méthodologies. Au contraire, elle exige des dispositifs meilleurs : des protocoles qui modélisent les trajectoires d’apprentissage, les différences individuelles et le transfert, plutôt que de les traiter comme des désagréments a posteriori.
Perspective de Brendan :
Sur expertise, responsabilité et frontières professionnelles
Bien que cet essai assume pleinement sa dimension opinionnelle, il reflète une préoccupation partagée — souvent à voix basse — par de nombreux praticiens sérieux : le champ du neurofeedback a été excessivement permissif quant à la revendication d’expertise.
Le neurofeedback est techniquement exigeant, cliniquement subtil et extrêmement sensible aux compétences de l’opérateur. Pourtant, le champ tolère régulièrement des experts autoproclamés dont les principales « qualifications » se résument à des formations superficielles, une aisance marketing ou une citation sélective de la littérature. Ces voix causent des dommages réels : elles gonflent les promesses, brouillent les concepts, alimentent un scepticisme légitime et fournissent finalement aux critiques les exemples mêmes dont ils ont besoin pour discréditer l’ensemble du domaine.
Si le neurofeedback veut mûrir, il doit tracer des frontières professionnelles plus fermes. L’expertise doit reposer sur une formation démontrable, une expérience clinique supervisée, une maîtrise méthodologique et la capacité d’expliquer avec précision les mécanismes d’apprentissage à l’œuvre. Ceux qui déforment systématiquement la technique, survendent les résultats ou se posent en autorités sans en avoir les compétences ne devraient pas être amplifiés au nom de l’inclusivité.
Il ne s’agit ni d’un appel à la pureté idéologique ni d’une volonté de faire taire la dissidence. Il s’agit d’un appel à la responsabilité. Les champs crédibles ne se construisent pas uniquement en accueillant la critique, mais aussi en refusant de légitimer la pseudo‑expertise en leur sein. En médecine, en psychothérapie et en rééducation, les communautés professionnelles le font par des standards, des certifications, l’évaluation par les pairs et — lorsque nécessaire — une prise de distance claire.
Le neurofeedback doit en faire autant. Permettre à des voix mal étayées de dominer les conférences, les réseaux sociaux ou les plateformes commerciales ne démocratise pas le champ ; cela le fragilise. L’autorégulation responsable implique d’accepter de dire, clairement et publiquement, que toutes les opinions n’ont pas le même poids — et que certaines affirmations ne méritent pas de micro.
Élever le niveau est inconfortable. Mais ne pas le faire garantit que d’autres continueront à définir le champ de l’extérieur.
Conclusion
Le neurofeedback ne progresse pas en faisant taire ses critiques — mais il ne progresse pas non plus en rejouant indéfiniment les mêmes critiques externes comme s’il s’agissait de verdicts définitifs.
Les travaux de Thibault et de ses collègues ont mis en lumière de réels problèmes, mais ils ont également révélé les limites d’une critique externe. Faute d’un ancrage pratique dans le neurofeedback, leurs analyses confondent fréquemment des échecs de conception avec des impossibilités théoriques, et des mécanismes d’apprentissage avec des contaminations placebo. Lorsque le champ traite ces critiques comme définitives, il valide involontairement des malentendus sur ses propres fondements.
La tâche la plus urgente est interne. Le neurofeedback doit devenir radicalement auto‑critique : intolérant aux protocoles faibles, aux revendications vagues, aux mesures d’issue médiocres et aux influences commerciales non examinées. Il doit exiger des modèles d’apprentissage conformes à la manière dont les cerveaux changent réellement, des dispositifs respectant la variabilité individuelle et des preuves allant au‑delà des améliorations subjectives à court terme.
Dans le même temps, le champ doit cesser d’externaliser son identité à ses critiques. Le neurofeedback n’est ni une intervention pharmacologique déguisée, ni une tentative ratée de micro‑gestion neuronale. C’est une méthode fondée sur l’apprentissage visant l’entraînement de l’autorégulation dans des systèmes biologiques complexes — désordonnés, lents, dépendants du contexte et profondément humains.
Affronter la critique de front ne signifie pas amplifier toutes les voix critiques. Cela signifie s’engager sérieusement, corriger clairement les incompréhensions et s’imposer des standards plus élevés que ceux imposés de l’extérieur.
Si le neurofeedback veut mériter son avenir, ce ne sera pas en gagnant des débats contre ses critiques, mais en rendant nombre de ces débats obsolètes grâce à une meilleure science, une théorie plus claire et une pratique plus disciplinée.
Références
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