• Dec 29, 2025

Disséquer le neurofeedback infralente

*Nouvelles perspectives en neurosciences* Points clés : • Trois études rigoureuses, contrôlées par placebo, ont testé le neurofeedback infralente (ILF-NFB) avec uniquement des signaux dans les bandes de fréquences classiques (FB), uniquement des signaux ILF, ou une combinaison des deux. • Seul le protocole combiné FB&ILF a produit des changements robustes et diffus de connectivité cérébrale, ainsi que des différences autonomes, suggérant des effets additifs ou synergiques. • Les modifications de connectivité reliaient la ligne médiane postérieure et les régions pariéto-occipitales au cortex préfrontal dorsolatéral droit, laissant penser à une reconfiguration rapide des réseaux après une seule séance implicite d’entrainement.

Recevez le NeuroBLOG dans votre inbox


Cette nouvelle recherche émergente, menée par de Matos et ses collègues, pose une question en apparence simple : lorsqu’on fait du neurofeedback infralente, quelle composante fait réellement le travail – les bandes de fréquences classiques de l’ÉEG, l’activité infralente ultra-lente, ou la combinaison des deux ? En s’appuyant sur trois études en IRMf soigneusement contrôlées, les auteurs démontent systématiquement les composantes du neurofeedback ILF pour voir comment chacune d’elles remodèle la connectivité et la physiologie cérébrales.

Le neurofeedback est une forme de biofeedback qui utilise des signaux cérébraux en temps réel pour aider les personnes à apprendre à s’autoréguler, généralement en transformant l’activité ÉEG ou IRMf en retours visuels ou auditifs simples. Plus largement, le biofeedback applique le même principe à des signaux corporels comme la fréquence cardiaque, la respiration ou la conductance cutanée. Ces approches se situent au croisement de la neuroscience et de la théorie de l’apprentissage, où le cerveau devient à la fois l’élève et le professeur.

Le neurofeedback infralente est une variante relativement récente mais en plein essor du neurofeedback ÉEG. Plutôt que de demander aux personnes de faire monter ou descendre consciemment des barres, l’entrainement ILF est généralement implicite : le client regarde simplement une animation dont le mouvement ou le son est subtilement piloté par des potentiels corticaux très lents et, dans de nombreux protocoles, par des bandes ÉEG classiques en parallèle. Sur le plan clinique, l’ILF est souvent décrit comme une méthode de « régulation globale » qui apaise des réseaux instables, mais les mécanismes exacts restent flous.

Cette étude fait un pas important vers une clarification. En combinant une IRMf de repos de haute qualité, des analyses avancées de connectivité et un design strict en double aveugle avec condition placebo, les auteurs comparent trois protocoles par ailleurs identiques, qui ne diffèrent que par les composantes ÉEG utilisées pour piloter le feedback. Le résultat est un rare regard mécanistique sous le capot du neurofeedback infralente.


Méthodes

Ce travail se présente en réalité comme trois études parallèles, randomisées, contrôlées par placebo, en double aveugle, avec un design croisé. Chaque étude comprenait 40 adultes en bonne santé, qui ont réalisé deux séances : une séance de neurofeedback « verum » (réel) et une séance placebo, espacées d’au moins deux semaines. Dans les trois études, la structure restait identique : préparation et questionnaires, une IRMf de repos pré-intervention avec mesures psychophysiologiques, un bloc de 30 minutes de neurofeedback en dehors du scanner, puis une IRMf de repos post-intervention.

Les participants étaient en bonne santé physique et mentale, sans médication, et compatibles avec l’IRM. Chaque étude utilisait sa propre cohorte indépendante, de sorte qu’aucune personne ne participait à plus d’un protocole.

Le neurofeedback était délivré à l’aide d’un bonnet ÉEG 34 canaux, mais le feedback était dérivé d’un montage bipolaire deux canaux reconstruit à partir des électrodes T4, P4 et Cz. Tous les protocoles utilisaient le même environnement visuel : une animation lente et immersive appelée « Dreamscapes – Wilderness », avec musique et changements visuels subtils. Point important : les trois protocoles étaient entièrement implicites ; on demandait aux participants de simplement regarder, sans essayer de contrôler quoi que ce soit.

La manipulation clé concernait les composantes ÉEG pilotant le feedback :

  • FB seul (étude 1) : le logiciel additionnait l’activité à T4 et P4, puis extrayait la puissance dans huit bandes de fréquences classiques entre 2 et 40 Hz (delta à bas gamma). Des seuils adaptatifs pour chaque bande étaient continuellement mis à jour pour couvrir 95 % des fluctuations en cours. La distance moyenne par rapport à ces seuils modulait le volume de la musique et le brouillard ambiant de l’animation. Aucune composante infralente n’était utilisée.

  • ILF seul (étude 2) : la composante infralente était dérivée du signal de différence T4 moins P4, filtré passe-bas pour capturer des variations de potentiels ultra-lentes, en dessous des fréquences ÉEG conventionnelles. La puissance totale de ce signal infralent contrôlait la vitesse de déplacement, la luminosité et la saturation des couleurs de la scène. Aucun feedback basé sur les bandes de fréquences classiques n’était ajouté.

  • FB&ILF combinés (étude 3) : les deux composantes étaient actives simultanément. L’activité dans les bandes de fréquences modulait le volume de la musique et le brouillard, tandis que la composante ILF contrôlait la vitesse, la luminosité et la saturation. Cela reflète les protocoles cliniques ILF où FB et ILF sont généralement présentés ensemble.

Les séances placebo rejouaient un ÉEG pré-enregistré d’un autre participant via le même logiciel, tandis que le système analysait malgré tout l’ÉEG réel en arrière-plan pour y injecter des artefacts réalistes, préservant ainsi l’aveugle. L’ordre verum/placebo était randomisé par le logiciel et caché aux participants comme aux expérimentateurs.

Le critère principal dans les trois études était une analyse multivariée de patrons de connectivité fonctionnelle (fc-MVPA) appliquée à l’IRMf de repos. Pour chaque voxel, les auteurs calculaient son profil de corrélation avec le reste du cerveau, réduisaient la dimensionnalité à des eigenpatterns dominants, puis testaient les changements entre conditions. Le contraste critique était l’interaction [Post − Pré verum] versus [Post − Pré placebo], visant à identifier où la connectivité changeait davantage après le neurofeedback réel qu’après la condition sham. Une correction stricte du taux de fausses découvertes (FDR) était appliquée au niveau des voxels et des clusters.

Les clusters significatifs issus de cette analyse multivariée étaient ensuite utilisés comme graines dans des analyses post hoc seed-to-voxel, là encore avec une correction conservatrice (threshold-free cluster enhancement avec erreur familiale de type I contrôlée par Bonferroni). Les mesures secondaires incluaient la fréquence cardiaque, la variabilité de la fréquence cardiaque (RMSSD), la respiration et un questionnaire d’état explorant l’expérience subjective du feedback.


Résultats

Le résultat principal est simple mais fort : seul le protocole combiné FB&ILF a produit des changements robustes et statistiquement corrigés de la connectivité fonctionnelle à l’échelle du cerveau. Ni la condition FB seule ni la condition ILF seule ne montraient d’effets d’interaction survivant à la correction FDR dans l’analyse fc-MVPA principale, même si des seuils plus libéraux suggéraient quelques patrons plus faibles.

Pour l’étude FB&ILF, le contraste d’interaction a révélé trois clusters significatifs :

  • Un cluster dans le gyrus supramarginal postérieur droit, au sein du lobule pariétal inférieur.

  • Un cluster centré dans le précuneus, avec des extensions vers les cortex occipitaux supracalcarins et cunéaux gauches.

  • Un cluster dans le gyrus cingulaire postérieur, avec de petites contributions du gyrus précentral gauche et du précuneus adjacent.

Ces régions se situent le long de la ligne médiane postérieure et de la jonction pariéto-occipitale – des carrefours classiques des réseaux du mode par défaut et visuel.

Lorsque ces clusters étaient utilisés comme graines, les analyses seed-to-voxel montraient que, pour la condition verum FB&ILF uniquement, la connectivité augmentait entre :

  • Le cluster précuneus/pariéto-occipital et le cortex préfrontal dorsolatéral droit (pôle frontal).

  • La graine cingulaire postérieure et une large zone médio-pariéto-occipitale, incluant le précuneus, les cortex cunéal, intracalcarin et supracalcarin, les gyri linguals, ainsi que le vermis cérébelleux.

  • La même graine de la ligne médiane postérieure et des régions occipitales latérales supplémentaires, jusqu’au pôle occipital.

Aucun changement de connectivité significatif n’était observé pour la condition sham au seuil corrigé. Le cluster 1, dans le gyrus supramarginal postérieur droit, ne produisait pas de résultats seed-to-voxel supraseuil sous cette correction très stricte, même si des seuils plus tolérants suggéraient des effets plus diffus.

Les données psychophysiologiques dressent un tableau plus nuancé. La fréquence cardiaque diminuait au fil du temps, dans les conditions verum et sham, dans les trois études – probablement un effet d’habituation au contexte expérimental. La durée du cycle respiratoire montrait une interaction condition × temps, avec des changements un peu plus marqués dans la condition sham, mais cet effet était sensible à un petit nombre de valeurs extrêmes.

La variabilité de la fréquence cardiaque, indexée par le RMSSD, montrait une différence verum–sham significative uniquement dans l’étude FB&ILF : les augmentations de RMSSD étaient plus importantes après sham qu’après verum. Une analyse de sensibilité excluant les participants avec des changements respiratoires extrêmes préservait cet effet sur le RMSSD tout en faisant disparaître l’interaction respiratoire, suggérant que le résultat HRV ne se réduisait pas à un artefact de la respiration.

Les questionnaires révélaient que les participants des conditions FB seule et FB&ILF ressentaient plus fortement que le signal de feedback « venait d’eux » et était plus contrôlable en verum qu’en sham. Les séances ILF seules étaient associées à un meilleur bien-être et à une légère facilitation de la capacité à se reconcentrer après une distraction, mais aussi à davantage de somnolence et à un petit déplacement vers davantage de nervosité. Fait intéressant, le protocole combiné FB&ILF conduisait à une activité perçue comme plus faible en verum, cohérente avec un état interne plus posé, même si les marqueurs autonomes ne montraient pas un profil simple de « plus de relaxation en verum ».


Discussion

Pris ensemble, ces résultats suggèrent que la recette clinique classique de l’ILF – combiner une composante infralente et une composante en bandes de fréquences dans un protocole implicite unique – n’est pas un simple accident historique. Lorsque les deux signaux pilotent simultanément le feedback, les patrons de connectivité à grande échelle du cerveau se modifient de manière plus forte, plus étendue et plus robuste sur le plan statistique que lorsque chaque composante est utilisée isolément.

Les changements les plus marquants se situent au carrefour des réseaux du mode par défaut, visuel et de contrôle exécutif. L’augmentation du couplage entre le précuneus/le cortex occipito-pariétal et le cortex préfrontal dorsolatéral droit laisse penser à une meilleure communication entre les hubs internes de traitement auto-référentiel et une région clé pour le contrôle top-down, la mémoire de travail et la flexibilité cognitive. En parallèle, le renforcement des liens du cingulaire postérieur avec des régions occipitales et cérébelleuses suggère un réajustement de la manière dont les états internes sont intégrés à l’information sensorielle entrante et à la prédiction sensori-motrice.

Sur le plan clinique, c’est intriguant. Beaucoup de personnes qui consultent pour du neurofeedback – que ce soit pour de l’anxiété, un traumatisme, un TDAH ou l’épuisement – ont précisément des difficultés dans cette danse entre expérience intérieure et contrôle exécutif : trop de rumination, trop peu de flexibilité, ou une difficulté à rester ancré dans le présent. Le patron de connectivité observé ici ressemble à un cerveau qui réorganise brièvement ses coulisses : les hubs postérieurs continuent à générer et intégrer des modèles internes, mais semblent dialoguer plus étroitement avec un « superviseur » frontal.

D’un point de vue pratique, ce travail renforce l’idée que les protocoles ILF sont peut-être plus puissants lorsqu’ils sont assortis d’une certaine forme d’engagement en bandes de fréquences. Même si la composante FB ici ne visait pas explicitement des bandes individuelles comme le SMR ou le haut bêta, sa simple présence semble modifier la manière dont le système infralent communique avec le reste du cerveau. Une interprétation possible est que l’ILF mobilise une charpente régulatrice très lente, tandis que les dynamiques dans les bandes de fréquences fournissent des variations plus riches et plus rapides à partir desquelles le système peut « apprendre », ce qui conduit à une plasticité plus marquée au niveau des réseaux.

Pour les personnes qui envisagent le neurofeedback, un message clé est que des changements cérébraux significatifs peuvent se produire dès une seule séance implicite, sans stratégie volontaire ni effort conscient pour « bien faire ». Il n’est pas nécessaire d’être doué pour l’imagerie mentale, la méditation ou la concentration intense pour que le cerveau réponde. Dans ce paradigme, le cerveau reçoit un miroir doux et continu de ses propres dynamiques infralentes et en bandes classiques, et semble réorganiser sa connectivité en quelques minutes.

Pour les cliniciens qui orientent vers le neurofeedback, l’étude est également rassurante sur le plan méthodologique. Les protocoles étaient en double aveugle, contrôlés par placebo, et analysés avec des méthodes modernes de connectivité. Surtout, la condition sham n’était pas un simple placebo « plat » : elle rejouait un ÉEG réaliste avec artefacts, rendant très difficile pour les participants comme pour les expérimentateurs de deviner la condition. Le fait que FB&ILF produise malgré tout des patrons de connectivité uniques par rapport à cette condition de contrôle riche suggère que le contenu du signal compte réellement, au-delà de la simple relaxation, des attentes, ou du rituel technologique consistant à s’asseoir devant un écran.

Pour les praticiens en neurofeedback, les détails sont particulièrement intéressants. Le montage (T4–P4) cible un axe temporo-pariétal postérieur droit souvent utilisé cliniquement pour la régulation de l’activation, du traitement sensoriel et de la réactivité émotionnelle. Les principaux changements de connectivité apparaissent dans des hubs pariétaux et médiaux voisins, et dans leurs liens avec le cortex préfrontal dorsolatéral droit. Cela cadre bien avec les impressions cliniques selon lesquelles le travail ILF en T4–P4 tend à influencer l’autorégulation, l’intégration sensorielle et la flexibilité cognitive plutôt que des fonctions très spécifiques à une tâche.

L’interprétation appelle toutefois à la prudence. L’échantillon était composé de jeunes adultes en bonne santé, ne recevant qu’une seule séance de 30 minutes par condition. En clinique, l’entrainement ILF repose généralement sur 20 à 40 séances, avec un ajustement progressif des fréquences ILF et des montages flexibles fondés sur les profils symptomatiques. Il est tout à fait possible que des protocoles ILF seuls ou FB seuls montrent des effets neurophysiologiques plus nets au fil de séances répétées, ou dans des populations présentant davantage de marge de progression. L’absence d’effets marqués en une seule séance pour ces conditions, chez des cerveaux sains, ne doit pas être surgénéralisée comme une preuve d’inefficacité clinique.

Le schéma qui se dessine s’inscrit néanmoins dans une tendance plus large de la recherche en neurofeedback : les protocoles multimodaux ou composites semblent souvent favoriser la régulation à l’échelle des réseaux plus efficacement que des approches très étroites centrées sur un seul paramètre. Le protocole combiné FB&ILF pourrait aider à synchroniser une charpente régulatrice lente avec des rythmes fonctionnels plus rapides, en poussant le système vers un mode de fonctionnement plus intégré et plus flexible.

Les résultats autonomes, eux, sont plus ambigus. L’augmentation de la VFC après sham, comparée à verum, dans l’étude combinée, est contre-intuitive si l’on associe automatiquement « bon neurofeedback » à « plus de tonus parasympathique ». Mais la régulation vagale dépend fortement du contexte, et une VFC plus élevée n’est pas toujours « meilleure » dans chaque situation expérimentale de courte durée. Ici, l’effet pourrait refléter des états cognitifs ou attentionnels différents pendant l’IRMf post-intervention, plutôt qu’une simple relaxation. L’analyse de sensibilité suggère que ces variations de HRV ne se réduisent pas à des artefacts respiratoires, mais il reste difficile d’en tirer une histoire simple.

Si l’on élargit la perspective à d’autres recherches, ces résultats font écho à des travaux antérieurs en ILF qui ont montré des changements de réseaux à grande échelle, incluant les systèmes de saillance et visuels, après des feedbacks combinant composantes infralentes et bandes de fréquences. Ils résonnent aussi avec des études de neurofeedback explicite où un couplage accru entre régions préfrontales de contrôle et régions sensorielles ou limbiques accompagne une meilleure autorégulation. La particularité ici est que l’ILF opère de manière implicite : même sans stratégies explicites ni signaux de récompense, le cerveau semble reconfigurer sa connectivité de manière significative lorsque ses propres signaux lui sont renvoyés sous forme de protocoles composites.


La perspective de Brendan

Je vais commencer par une confession : je n’ai jamais été un grand fan de l’infralente.

C’est en partie une question de tempérament. En clinique, j’aime les signaux que je peux voir, définir, et défendre en réunion scientifique sans avoir besoin d’un petit acte de foi. Les fréquences ÉEG classiques, les potentiels corticaux lents, la VFC, la respiration – tout cela est imparfait, mais au moins nous disposons de modèles raisonnablement clairs de ce qu’ils reflètent et de la manière dont nous les mesurons. L’ILF, en revanche, m’a souvent donné l’impression d’être le cousin mystérieux qui arrive aux repas de famille avec de grandes histoires et très peu de documentation.

Cet article ne fait pas de moi un converti à l’ILF du jour au lendemain, mais il me fait passer de « Vraiment ? » à « D’accord, je t’écoute. » Et cette bascule mérite qu’on s’y arrête.

D’abord, il y a la question de la mesure. L’activité ultra-lente est notoirement difficile à capturer : il faut une stabilité en courant continu exemplaire, des impédances impeccables et une attitude impitoyable vis-à-vis des artefacts (sueur, mouvement, dérives, etc.). Dans de nombreux dispositifs cliniques du quotidien, l’ILF est dérivé avec un matériel et des montages qui feraient tiquer n’importe quel électrophysiologiste exigeant. C’est l’une des raisons pour lesquelles je suis resté prudent : si l’on veut construire une intervention entière autour d’un signal, j’aimerais être raisonnablement sûr que l’on ne conditionne pas simplement des artefacts lents en les rebaptisant « régulation profonde ».

Ce que j’apprécie dans cette étude, c’est que les auteurs ne résolvent pas complètement ce problème – mais ils montrent qu’il se passe quelque chose de reproductible lorsque l’on combine ILF et bandes classiques. Le fait que le protocole FB&ILF combiné, et lui seul, modifie la connectivité entre des hubs postérieurs et le cortex préfrontal dorsolatéral droit après une seule séance suggère que nous ne regardons pas simplement du bruit. Quelle que soit la biophysique exacte qui se cache derrière l’ILF, le signal composite semble suffisamment « réel » pour que le cerveau se réorganise autour.

Ensuite, il y a la question du timing. J’ai aussi été sceptique sur la manière dont on peut conditionner de façon significative une activité aussi lente dans quelque chose qui ressemble à du « temps réel ». C’est un peu comme essayer d’apprendre à quelqu’un à danser en lui donnant un feedback sur sa posture moyenne de la dernière minute. À un moment, la boucle devient trop lente pour permettre un apprentissage précis. C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles le neurofeedback en IRMf, qui travaille aussi avec des signaux relativement lents, demande beaucoup d’agrégation et de patience.

Ici, l’astuce intelligente, c’est que l’ILF ne fonctionne pas seul. Le protocole combiné permet à l’ILF de se superposer à un paysage plus riche et plus rapide d’activité entre 2 et 40 Hz. Mon hypothèse de travail – et cela reste une hypothèse – est que la composante infralente pourrait définir l’humeur de fond du système, tandis que les bandes plus rapides portent les variations moment par moment qui rendent possible le renforcement et l’apprentissage. Imaginez l’ILF comme la marée, et les bandes classiques comme les vagues sur lesquelles on surfe réellement.

Comment cela se traduit-il, pour moi, en pratique clinique ?

Si je suis honnête, cet article ne me donne pas soudain envie de jeter par-dessus bord les protocoles bêta, SMR, alpha ou SCP, bien établis, pour tout remplacer par de l’ILF. Dans les cas de TDAH, d’anxiété, de traumatisme et de troubles de l’humeur que je vois, je m’appuie encore largement sur des protocoles mieux caractérisés : par exemple :

  • SMR (12–15 Hz) en C3/C4 pour l’inhibition comportementale et la stabilité sensori-motrice.

  • Bas bêta (15–18 Hz) en frontal pour l’attention soutenue et l’endurance cognitive.

  • Entrainement de l’alpha (8–12 Hz) en pariétal ou occipital pour l’anxiété et l’hyperactivation.

  • Travail sur le ratio thêta/bêta dans des cas soigneusement sélectionnés, où le profil qÉEG et le tableau clinique vont dans le même sens.

Ce sont des protocoles où le lien entre ce que l’on entraine, la manière dont on le mesure, et les changements comportementaux attendus est au moins partiellement contraint par des décennies de travaux.

Là où cet article fait vraiment bouger les lignes pour moi, c’est dans la manière de penser l’ILF comme une couche plutôt que comme un héros solitaire. Si je devais l’intégrer en pratique sur la base de ces résultats, cela ressemblerait probablement à quelque chose comme :

  • Utiliser un montage T4–P4 ou voisin (je reste allergique aux montages bipolaires pour l’entrainement) pour un feedback combiné ILF+FB lorsque le problème principal est la régulation globale et l’intégration – des personnes qui se sentent « en décalage » avec elles-mêmes, avec beaucoup de bruit interne et des difficultés à changer de vitesse.

  • Garder la composante ILF relativement prudente et stable au début, tout en observant de près les réponses cliniques (sommeil, céphalées, labilité émotionnelle, sensibilité sensorielle).

  • Laisser la composante en bandes classiques porter davantage le poids explicite : soutenir la stabilité SMR et bas bêta, décourager doucement un excès de haut bêta ou un ralentissement excessif des basses fréquences lorsque c’est pertinent.

  • Toujours recouper avec un qÉEG de qualité correcte et un suivi systématique des symptômes, afin que les décisions liées à l’ILF s’inscrivent dans un contexte plus large, plutôt que dans une logique de dogme.

Je resterais prudent quant à l’idée de faire de l’ILF le cœur d’une pratique de neurofeedback, surtout en l’absence d’une infrastructure de mesure solide. Mais je suis plus ouvert à l’idée que, soigneusement combiné avec des bandes mieux comprises, il puisse aider à faire bouger des réseaux à grande échelle vers une configuration plus flexible – ce que cette étude suggère avec les modifications de connectivité postérieure–préfrontale.

Cela renvoie aussi à un point plus large qui me tient beaucoup à cœur : le décalage entre les designs de recherche et le travail clinique réel.

Au laboratoire, on fige presque tout : un montage, un protocole, une durée de séance, une interaction minimale. C’est nécessaire pour faire des inférences propres, mais c’est l’exact opposé de la manière dont un bon neurofeedback se déroule au quotidien. En clinique, on individualise sans cesse : on ajuste les fréquences, on déplace les électrodes, on modifie les seuils, on intègre la psychothérapie, et on répond aux petits changements dans la vie de la personne entre les séances.

Quand une séance unique, très contrôlée, d’ILF+FB chez des adultes en bonne santé produit des changements mesurables de connectivité, je n’y vois pas « la preuve que l’ILF est la réponse ». J’y vois plutôt un signal disant : « Il y a là quelque chose qui mérite d’être pris au sérieux – mais il va falloir gagner notre certitude. »

Si vous êtes un praticien qui adore l’ILF, cet article vous donne une histoire plus respectable à raconter sur les effets au niveau des réseaux, mais il ne nous dispense pas de faire une évaluation soigneuse, un suivi rigoureux, et d’exercer notre sens critique. Si vous êtes un praticien qui, comme moi, est resté sceptique, c’est au moins un rappel de ne pas rejeter la méthode simplement parce que ses mécanismes sont inconfortables ou que le marketing a parfois devancé les données.

Et si vous êtes un client – ou futur client – qui lit ceci, le message est plus simple : le neurofeedback n’est pas magique, et tous les protocoles ne se valent pas, mais votre cerveau peut et sait répondre au fait d’être doucement « mis en miroir » – parfois même lorsque le miroir est construit à partir de signaux que nous sommes encore en train d’apprendre à comprendre. Mon biais est de commencer par des approches où la mesure et la théorie sont plus claires, puis de considérer l’ILF comme une couche optionnelle lorsque le tableau clinique et le matériel disponible le justifient.

Dans ce sens, cet article est peut-être la première étape pour me convaincre que l’ILF mérite une place à la table – non pas comme le gourou mystérieux du neurofeedback, mais comme un outil de plus que l’on peut utiliser de manière réfléchie, prudente, et en combinaison avec les protocoles plus solides qui disposent déjà d’un bon historique.


Conclusion

Ce trio d’études offre un rare regard mécanistique sur le neurofeedback infralente, dépouillé jusqu’à ses composantes essentielles. Chez des adultes en bonne santé, après une seule séance implicite, ni le feedback basé uniquement sur les bandes de fréquences classiques ni celui basé uniquement sur l’ILF n’ont produit de changements robustes et corrigés de la connectivité cérébrale. En revanche, le protocole combiné FB&ILF a remodelé de façon fiable la connectivité entre les hubs de la ligne médiane postérieure, les régions pariéto-occipitales et le cortex préfrontal dorsolatéral droit, sans effet comparable en condition sham.

Ces résultats suggèrent que le neurofeedback infralente est peut-être plus puissant lorsque les dynamiques régulatrices très lentes et l’activité oscillatoire plus rapide sont mobilisées ensemble, poussant les réseaux cérébraux vers une configuration plus intégrée et plus flexible. Même si les changements autonomes en une seule séance restent mitigés et que ce travail ne traite pas directement des résultats cliniques, il fournit une base importante pour comprendre comment les protocoles ILF pourraient exercer leurs effets. Pour les cliniciens comme pour les clients, le message final reste encourageant : même une séance calme, implicite, de feedback combiné ILF et bandes de fréquences peut commencer à remodeler la manière dont différentes parties du cerveau communiquent entre elles, ouvrant la porte à des changements plus profonds au fil du temps.


Références

de Matos, N. M. P., Stämpfli, P., Seifritz, E., & Brügger, M. (2025). Disassembling infra-low-frequency neurofeedback: A neurophysiological investigation of its feedback components. NeuroImage, 121647. https://doi.org/10.1016/j.neuroimage.2025.121647

Vous voulez recevoir nos Newsletters?

Recevez une fois par mois une synthèse de toutes nos activités

Suivez NeuroLogic sur les réseaux

0 comments

Sign upor login to leave a comment